La parole à… Patrick Ferrer

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Bonjour Patrick, je te remercie d’avoir accepté ma demande d’interview. J’espère que tu n’as rien contre le tutoiement, car c’est un usage ici.

Avant de te harceler de questions, je vais présenter Le Masque d’Eurydice aux lecteurs.

« De l’une à l’autre des rives du Léthé, l’Enfer ne relâche pas si aisément ses proies. »
Chapelle est une brute sans mémoire. Un homme au passé violemment arraché par la balle logée dans sa tête. Jour après jour, il travaille la pierre pour en tirer des sculptures qui iront orner les tombes des cimetières environnants, témoins de souvenirs qui ne sont pas les siens. J’avais toujours l’impression qu’il cherchait à retrouver, à travers la pierre, un visage, une présence autrefois familière. Comme s’il essayait de lui redonner vie.
Aussi, quand deux barbouzes sont venus le cuisiner au sujet de son ex-épouse, disparue sans laisser de trace il y a des années, j’ai compris que je risquais de le perdre. Pour un fantôme, une femme dont il niait jusqu’à l’existence.
Nous formions un couple étrange, lui et moi, et je savais que l’équilibre était précaire. Un jour, peut-être, si le vent soufflait trop fort, il m’oublierait aussi. Ou peut-être allais-je disparaître à mon tour, comme la précédente, plonger avec lui dans le fleuve de l’oubli et ne jamais en revenir. Mais j’étais prête à prendre ce risque, à remuer les souvenirs enfouis pour les ramener à la lumière. Quelles qu’en soient les conséquences.
Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Sorti le 1er août 2016 en auto-édition.

Pour commencer, pourrais-tu te présenter ?

Bonjour Léona. Pour résumer mon parcours, j’ai toujours été attiré par le livre et la littérature, mais ayant choisi de ne pas suivre les sentiers battus, j’ai bourlingué dans les chemins de traverse pour satisfaire cette passion. J’ai été bouquiniste sur les quais de la Seine, manutentionnaire dans plusieurs librairies et je me suis éventuellement expatrié pour travailler dans une maison d’édition internationale, ce qui m’a permis de découvrir une variété de pays et marchés. Je suis rentré en France avant d’atteindre la cinquantaine et me suis lancé dans ce qui me démangeait depuis toujours, l’écriture. Le développement du premier roman a été très long, ça a été un gros travail d’apprentissage, mais ça en valait la peine et j’ai eu beaucoup de chance puisqu’il a été immédiatement très bien accueilli, est resté plus de six mois dans le top 100 Amazon et a été sélectionné comme l’un des dix meilleurs roman autoédités de 2015.

Parmi les grands noms du roman d’espionnage, on trouve principalement des ex-espions. D’après toi, faut-il avoir tâté le terrain pour donner de la crédibilité à ce type de projet ?

Pas forcément, mais il faut alors bien faire sa recherche et s’affranchir des clichés véhiculés par les romans et films. La qualité première d’un espion ou d’un acte d’espionnage est de ne pas se faire remarquer, ce qui n’est pas très romanesque, mais l’espionnage est un iceberg dont on ne voit même pas la pointe émergée. Il doit rester entièrement insoupçonné pour fonctionner, d’autant plus que l’activité d’espionnage relève en majeure partie de l’illégalité (vol, chantage, extorsion, manipulation, propagande, luttes de pouvoir, meurtre). Il est d’ailleurs possible que les auteurs qui se réclament du milieu soient des agents de propagande, comme l’a été Ian Fleming. D’un point de vue romanesque et de poudre aux yeux, c’est mieux d’avoir un espion séduisant, patriote et tireur d’élite, mais ça n’existe pas dans la réalité. Les vrais espions ne portent pas de flingues. Ce sont des gens très discrets. Les romans de John le Carré peuvent paraître ennuyeux à mourir, mais ce sont sans doute les plus proches de la réalité (j’adore Le Carré d’ailleurs). Ceci dit, mes romans ne sont pas des romans d’espionnage purs, ce sont des romans noirs, ce qui signifie qu’ils explorent les aspects les plus sombres du monde dans lequel nous vivons et, par extension, ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre.

Si je compte bien, Le Masque d’Eurydice est ton 4ème roman. Ceux qui l’ont précédé étaient plutôt ancrés dans le passé. Pourquoi ce changement radical ?

C’est en fait le second, le premier, Le baiser de Pandore, étant paru sous forme de trilogie parce qu’il était vraiment trop gros pour publier en un seul tome. Les romans que j’ai écrits forment un triptyque qui raconte trois histoires différentes à des époques différentes (passé, présent, futur) sur un thème commun que je laisse aux lecteurs le soin de découvrir. Je commence à peine ma carrière d’écrivain (trois ans, c’est peu) et j’ai envie d’explorer des univers différents. Ça fait partie de mon apprentissage. J’écris également des histoires fantastiques, de la SF, du western même, dans des formats plus courts. J’aime bien m’exercer à différents genres et ne pas me limiter à un seul type d’histoires ou de personnages. Je sais que c’est moins engageant pour le lecteur parce qu’on préfère tous retrouver un univers bien précis quand on lit un auteur particulier. Le seul lien d’une histoire à l’autre, c’est mon style et c’est ce que je m’efforce de développer, de laisser libre court à mon imagination sans jamais savoir exactement où elle va m’entraîner.

C’est plus difficile pour tout le monde, moi y compris, mais ça m’ennuierait beaucoup de tomber dans le piège de mes propres personnages et de ne plus pouvoir leur échapper, comme ça arrive à beaucoup d’auteurs qui finissent par raconter toujours la même histoire. Même JK Rowlins a essayé d’échapper à cette malédiction en publiant sous pseudo mais personne n’achetait ses autres bouquins avant qu’elle ne révèle en être l’auteur.

Ce n’est pas très commercial comme approche de ma part, mais je n’imagine pas, pour l’instant, aborder l’écriture différemment qu’en en faisant une découverte et un renouvellement constants. C’est sans doute égoïste mais je ne fais pas cela pour l’argent ni la gloire (au prix de mon âme), j’écris pour explorer d’autres horizons à travers ma plume, apprendre et me développer personnellement. Et j’espère de tout cœur que mes lecteurs y trouveront leur compte également.

Dans Le masque d’Eurydice, le lecteur navigue constamment entre réalité et fiction. D’ailleurs, on y retrouve des réflexions autour de la création artistique. Qu’est-ce qui donné envie d’associer le roman d’espionnage à l’art ?

J’aime que mes histoires aient des couches successives. On peut les lire à différents niveaux. C’est pour cela qu’il m’est parfois difficile de les classer dans un genre précis. Le masque d’Eurydice est aussi une histoire d’amour. Un amour effacé, meurtri qui va peut-être se reconstruire, ou pas. La dimension thriller d’espionnage n’est qu’un des véhicules. La vie n’est pas une chose linéaire et uniforme. Rien n’est tout blanc ou tout noir. Une histoire naît de l’intersection de courants contraires, chacun apportant sa poussée pour la faire sortir de son lit et prendre une nouvelle direction. Comme dans la vie.

À ce jour, ta bibliographie compte pas moins de 6 ouvrages publiés depuis 2015, comment fais-tu pour arriver à ce rythme de parution ? As-tu recours à des techniques particulières ?

J’écris en moyenne un roman par an. Ce n’est pas énorme quand je vois la production de certains de mes collègues. L’écriture de romans demande une certaine discipline, il faut s’y consacrer un nombre d’heures fixes par jour, selon ses possibilités. Personnellement, j’écris deux heures par jour, parce que j’ai déjà un boulot à temps plein. Mais je fais ça tous les jours, et un peu plus le week-end. C’est vraiment une question de discipline personnelle, comme quand on veut faire du sport de compétition ou apprendre à jouer d’un instrument, il faut y consacrer un certain temps tous les jours sinon on ne progresse pas. Et puis, bien sûr, il faut en avoir la passion parce que ça demande un certain nombre de sacrifices et va absorber une partie de votre vie quotidienne et à long terme. Si on veut faire cela sérieusement, comme jouer du piano ou devenir acteur, il va falloir y mettre le prix, et sans passion ça ne fonctionnera pas.

Ton dernier roman s’intitule Ceux qui contemplent l’abîme. Il s’agit d’un thriller policier publié en février dernier. As-tu déjà des projets pour la suite ?

Pour l’instant, je m’efforce de ne pas y penser. J’ai auto-publié avec succès trois romans, dont une trilogie, et deux recueils de nouvelles, mon premier roman est sorti en librairies en juillet dernier et s’est bien vendu, j’ai atteint mon premier objectif qui était de voir un de mes romans en librairie et de m’assurer que ce que j’écrivais pouvait trouver un lectorat. C’est un premier jalon. C’est déjà énorme quand je mesure le chemin parcouru. Avant de me lancer dans mon prochain projet, j’ai envie de faire un point, de me fixer de nouveaux objectifs. Qu’est-ce que je veux accomplir dans les trois prochaines années, et que dois-je faire pour y arriver ? Je suppose que j’aimerais pouvoir me consacrer à l’écriture à temps plein et, là encore, ça va demander des sacrifices et un certain nombre d’aménagements dans ma vie qui vont déterminer mon futur. Ce n’est pas quelque chose dans lequel je peux me lancer à la légère. C’est un investissement considérable de temps, de moyens, c’est une exposition encore plus importante au regard des autres, aux critiques. C’est un combat qui n’est jamais gagné parce que le succès peut être éphémère et que très peu d’auteurs vivent de leur plume. Ce sont toutes les choses auxquelles je dois penser avant de m’engager dans d’autres projets littéraires à long terme.

La plupart du temps, les jeunes auteurs passent par l’édition traditionnelle. Qu’est-ce qui a motivé ton choix pour l’auto-édition ?

C’était le schéma originel, bien sûr, mais, sans compter le fait que, sur le demi-million de manuscrits reçus chaque année par les éditeurs, seuls 200 ou 300 sont publiés, combien de nouveaux auteurs percent dans l’édition traditionnelle ? La moyenne des ventes de premiers romans est de 350 exemplaires. C’est très peu, certainement pas assez pour en vivre ou se faire un nom. Être publié est devenu une activité de prestige, mais qui débouche rarement sur une carrière. Heureusement, l’essor numérique est venu changer tout ça. Aujourd’hui, les auteurs peuvent soumettre leurs écrits directement au jugement du public, sans passer par un tas d’intermédiaires, et se construire ainsi un lectorat sur lequel asseoir une carrière. C’est une grande liberté (j’ai toujours été attiré par la liberté) et c’est un secteur de l’activité du livre qui est en plein boum. Cela ne veut pas dire qu’édition traditionnelle et autoédition n’ont pas un rôle complémentaire, mais – pour l’auteur – c’est la meilleure façon de toucher un certain public et de se créer un lectorat solide, qui débouchera ensuite sur de meilleures ventes lorsqu’il ou elle passera à l’autre forme d’édition, qui est la distribution dans les librairies, grandes surfaces spécialisées et autres. Pour preuve, deux des dix auteurs français les plus vendus en librairie en 2017 sont deux auteures issues de l’autoédition, Aurélie Valognes et Agnès Martin-Lugand. De plus en plus d’éditeurs lorgnent maintenant sur les succès de l’autoédition pour recruter leurs futurs auteurs. L’autoédition est devenue l’une des voies les plus sûres pour trouver un éditeur et assurer du succès à ses écrits.

Une petite dernière pour la route. Quel message ou conseil voudrais-tu transmettre à tous ceux qui rêvent d’être édités ou d’éditer leurs ouvrages ?

Si j’en juge par mon expérience et l’expérience des auteurs autour de moi qui sont maintenant publiés en maison d’édition, l’envoi de manuscrits aux éditeurs est une chose du passé. Non seulement c’est très coûteux, mais ça n’aboutit que très, très rarement, et le fait que l’éditeur ait sélectionné votre manuscrit parmi 5000 ne veut pas dire que le public va suivre. Il vaut mieux soit entrer des concours et appels à texte (Prix du quai des Orfèvres ou équivalent), soit s’autopublier directement en faisant tout son possible pour faire un succès. Ça ne vient pas toujours au premier titre publié mais, avec un peu de persévérance, les chances d’être repéré par une maison d’édition sont infiniment plus élevées. En gros, si vous vendez dix mille ou vingt mille exemplaires de votre titre (et c’est tout à fait faisable), vous avez 100% de chances de trouver un éditeur intéressé. Et si vous faites un gros succès en autoédition, vous pourrez même décider qu’être publié, ce n’est pas aussi intéressant que ça, financièrement parlant, à moins de dénicher un éditeur qui connaît vraiment son boulot.

Du côté personnel, dans un premier temps, il faut être passionné. Si on n’a pas ça dans le sang, ça va être beaucoup plus difficile. Non seulement le manque de passion et d’engagement transparaîtra dans vos écrits mais vous allez être jeté en pâture au regard du public et des critiques, et certains ne vont pas prendre des gants avec vous. Les auteurs ont tendance à être des personnes qui ont une grande empathie, souvent une grande sensibilité. Ça fait un peu partie du boulot, mais ça amplifie également l’impact des critiques sur vous.

Deuxièmement, et surtout en autoédition, il faut être aussi professionnel que possible. N’oublions pas qu’en autoédition, vous portez toutes les casquettes, du moins au début : correcteur, typographe, graphiste pour les couvertures, attaché de presse, publiciste, etc. Un bon roman bourré de fautes d’orthographes, ça pique les yeux (rassurez-vous, on est tous passé par les commentaires assassins sur toutes les fautes trouvées dans votre premier livre). Il faut donc apprendre continuellement les ficelles du métier, au minimum tout ce qui concerne la production et la promotion. Tâcher d’améliorer toujours le produit final. Quand vous gagnerez un peu d’argent avec vos écrits, vous pourrez engager les services de correcteurs et de graphistes.

Troisièmement, votre meilleur allié, c’est le lecteur ou lectrice. En autoédition, vous avez un rapport qui est très différent avec vos lecteurs. En édition, vous ne les voyez jamais, sauf durant les dédicaces. Il y a trop d’intermédiaires. Vous voyez uniquement les critiques littéraires et votre éditeur qui vous renseigne sur les ventes. Mais en autoédition, vous êtes en prise directe avec votre lectorat. S’ils aiment votre livre, ils vont vous soutenir et vous filer une pêche pas possible. La presse ne parlera jamais de vous, mais les lecteurs oui. Traitez-les bien, fournissez-leur un point de ralliement et d’échange (via les réseaux sociaux ou votre blog), ce sont vos meilleurs et plus fidèles alliés et, sans eux, vous n’existez pas.

Merci beaucoup Patrick. Je suis persuadée que vos précieux conseils en aideront plus d’un.

Rendez-vous le 24 mars 2018 pour la chronique sur Le Masque d’Eurydice.

En attendant, je vous invite à découvrir son blog.

À bientôt !

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2 réflexions sur “La parole à… Patrick Ferrer

  1. A reblogué ceci sur Mezaventureset a ajouté:
    «Une histoire naît de l’intersection de courants contraires, chacun apportant sa poussée pour la faire sortir de son lit et prendre une nouvelle direction.»
    Petite discussion au coin du feu avec La bibli’ d’Elona au sujet de mon roman « Le masque d’Eurydice ». On y parle d »écriture, d’édition et autoédition, d’espionnage, de la vie d’auteur.

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