HS 3 : Du personnage au mythe

Quel lien y a-t-il entre une série d’événements étroitement liés et Alexandre Dumas ?

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Jonas Brand, 38 ans, est un vidéo-reporter zurichois spécialisé dans les émissions télé people. Un jour, il réalise qu’il possède deux coupures de cent francs suisses dotées du même numéro de série – ce qui est théoriquement impossible. Quelque temps après, alors qu’il a pris un train pour rejoindre un événement mondain, l’enquête sur les billets et celle sur le suicide d’un de ses passagers ne vont pas tarder à se croiser. Jonas Brand remonte la piste, ignorant qu’il a soulevé une affaire bien plus grosse qu’il ne l’imaginait.

Et le rapport avec Dumas ? Me diriez-vous. J’y viens. En réalité, il tient à un détail qui est précisément le cœur d’une intrigue parallèle. Celui-ci va faire prendre au roman un virage particulier, complotiste.

Si son métier de vidéo-reporter freelance lui permet de joindre les deux bouts, Jonas aspire à plus : réaliser le film de ses rêves : Montecristo. Une adaptation moderne du célèbre chef d’œuvre classique. Lorsque son vieux projet trouve finalement les fonds nécessaires à son aboutissement, Jonas exulte et se lance à corps perdu dans l’aventure. Mais bien vite les doutes de son ami Max Gantmann, journaliste spécialisé en économie, le rattrape.

Cherche-t-on à l’écarter de son affaire initiale pour le faire taire ?

Que dissimulent ces deux coupures de cent francs à numérotation identique ?

Qui est ce mystérieux rouquin que Jonas croise de plus en plus souvent au fil des pages ?

Bien d’autres questions jalonnent la trame. Toutefois, les révéler toutes ici reviendrait à raconter l’intégralité du roman. Prenons, nous aussi, ce virage à 180° et immergeons-nous dans le fonctionnement de ce livre.

Une simple goutte d’eau

N’être qu’une goutte d’eau dans l’océan de la finance, voici ce que ressent le protagoniste en permanence, et le lecteur avec lui. Ceci conditionne l’atmosphère du roman. À quoi tient-elle, au juste ?

Tout d’abord, l’action se passe majoritairement en Suisse, petit pays connu, entre autres, pour sa neutralité et ses banques. Il n’inspire pas fondamentalement la puissance, plutôt le secret. L’auteur contraste ceci par petites touches exotiques : le mystérieux personnage roux fera volontiers référence à l’Angleterre ; Marina – la petite amie de Jonas – est métisse et l’initie à la cuisine orientale ; ou encore le restaurant italien Cesare, devient un endroit récurrent. Même la décoration de l’appartement de Jonas provient des quatre coins du globe ! L’effet produit confère à Zurich un aspect cosmopolite, une véritable plaque tournante où toutes les nationalités se mêlent. De ce fait, l’impression de confinement se trouve contrastée par une forme d’ouverture.

La période choisie y joue aussi beaucoup : les fêtes de fin d’année.

Certes, le froid et l’obscurité qu’elle revêt confère une connotation négative, qui tend à renforcer la sensation d’étouffement. Cependant, c’est aussi un moment où règne ce fameux esprit de Noël, une allégresse consécutive à la préparation des festivités.

Narration et structure

Vous l’aurez sans doute remarqué, grâce au pitch, ce roman est constitué de 4 intrigues différentes :

  • L’affaire des doubles numérotations ;

  • Le suicide à bord du train ;

  • La réalisation du film ;

  • La vie quotidienne de Jonas ;

Si cela semble, de prime abord, très hétéroclite, tout est étroitement lié. Comme l’auteur utilise un narrateur à la troisième personne, omniscient, il jongle régulièrement entre les intrigues pour les faire avancer individuellement. Les actions des personnages, dont les conséquences peuvent impacter une ou plusieurs d’entre elles, contribuent fortement à créer une trame tout en parallélisme avec de nombreux points de jonction. Le tout donne l’impression que chaque détail est une pièce de puzzle que Jonas et le lecteur doivent assembler pour révéler, à la toute fin, l’image tant attendue.

Ceci permet également à l’auteur de maintenir le suspense le plus haut possible pendant toute la durée de lecture. La tension du lecteur ne redescendra qu’après la révélation finale. Nous obtenons donc ici un schéma inversé par rapport à la plupart des romans. En effet, leur but étant d’amener progressivement le lecteur vers le climax (le point de tension maximum) situé dans les derniers chapitres, ils adoptent donc une courbe ascendante.

En réalité, ce schéma est typique des thrillers. Ce genre, qui signifie « frisson », « sensation forte », a pour but de tenir le lecteur en haleine par divers procédés (succession de péripéties très rapides, suspense intense…). L’auteur se doit donc de frapper fort dès le départ et d’alimenter la cadence tout le long de la narration. En tant que thriller conspirationniste*, il ne fait pas figure d’exception.

De plus, l’intrigue sur la réalisation de Montecristo ajoute un enchâssement à cette structure. Persuadé qu’on cherche à le faire taire, Jonas profite de cette opportunité pour jouer sur plusieurs tableaux. La paranoïa et les événements concourent à brouiller les frontières entre fiction et réalité, à le mettre, de force, dans la peau du Comte de Dumas. Ainsi, la vengeance se transforme en un besoin vital de révéler la vérité. Cette obsession constitue le leitmotiv du livre.

La modernisation d’un mythe

À votre avis, ce roman aurait-il eu la même profondeur si l’auteur s’était contenté d’une banale référence à l’œuvre d’Alexandre Dumas ? Non, évidemment. Alors comment procède-t-il ?

Tout d’abord, son choix n’a rien d’anodin. Ce classique est un pilier de la littérature française dont le simple titre évoque quelque chose à tout un chacun, même sans l’avoir lu. De plus, ses nombreuses adaptations le rendent incontournable.

Personnellement, son titre m’évoque un nom (celui du protagoniste) et deux concepts (le complot auquel répond la vengeance).

En croisant les deux textes, on observe que Martin Suter bel et bien, mais pas seulement. En effet, ce serait un brin réducteur :

  • Le personnage du Comte : apparaît sous les traits du projet cinématographique et trouve son incarnation auprès de Jonas ;

  • Le personnage de l’abbé Faria : incarné par Max ;

  • Le complot ;

  • La « vengeance » : la mission de Jonas.

Quant à la modernisation, Martin Suter ne s’embarrasse pas de détails. Certes, il subsiste une volonté de gravir l’échelle sociale, laquelle n’est plus qu’une intention périphérique. Tout l’enjeu réside dans la transposition des personnages et concepts, sans tomber dans le cliché et en gommant les liens de parenté avec le roman originel. En effet, plus ils seront visibles, et plus le lecteur aura l’impression de lire une simple réécriture totalement insipide.

Pour ce faire, il se doit d‘ancrer la narration dans son temps, ce qui change un certain nombre de codes et influence les personnages (mode de vie, langage, codes sociaux, vestimentaires…). Il les mélange avec des éléments intemporels (l’obscurantisme du pouvoir, la manipulation…). Malheureusement, ce n’est pas suffisant.

En effet, chaque époque a son histoire et ses particularités. Ainsi, en pleine crise économique, à l’heure où les scandales d’optimisation et d’évasion fiscale deviennent monnaie courante, Martin Suter va au plus logique. L’intrigue étant basée en Suisse, il cible tout naturellement le secret bancaire, une préoccupation de premier plan pour les les employés du secteur comme les citoyens lambda.

Le voilà en possession des bons ingrédients pour écrire son thriller conspirationniste*. Il lui manque plus qu’une chose : le but du protagoniste en lien avec l’œuvre de Dumas.

Comme Jonas incarne le Comte, il semble logique qu’il soit animé par la vengeance. Mais ce serait aussi trop facile, téléphoné ! De ce fait, il a choisi de la transformer en une cause plus noble, une obsession qui fera de lui une sorte de vengeur des temps modernes. Comme il a fait de lui un journaliste indépendant, autant mettre son travail à profit pour révéler au monde la vérité, quoi qu’elle lui en coûte.

Il est connu que toute vérité n’est pas bonne à dire, et encore moins à entendre. À sa manière, l’auteur nous pousse à une réflexion autour des conséquences de nos actes en tension avec le bien de tous.

Conclusion

Dans son Montecristo, Martin Suter nous entraîne dans le gouffre du système bancaire suisse et de ses ramifications mondiales. Un monde noir, cynique, violent et machiavélique. Une vision cauchemardesque qui reflète, en réalité, notre univers mental à tous qui se délite peu à peu. Nous y plongeons, car notre regard sur notre environnement est bourré d’incertitudes, car les vertus et morales anciennes ont fait place à tous les vices.

L’auteur a conçu un roman hitchcockien et vertigineux sur le faux-semblant, le doute, l’illusion, la manipulation et la paranoïa. Il nous décrit l’univers orwellien des temps modernes : une bulle de savon prête à éclater d’un instant à l’autre, dans laquelle de braves gens font tout pour repousser l’explosion finale aussi longtemps que possible. Et cette fin justifie tous les moyens.

Au moment de clore cette chronique, je ne peux que vous inviter à lire ce livre très attentivement. Vous le trouverez aux éditions Christian Bourgois. Je pourrais encore m’étendre davantage dessus (sur la symbolique autour du nom du protagoniste ou encore la fin). Toutefois, cela risquerais de vous révéler la clé de voûte de l’intrigue, de gâcher le suspense.

Maintenant que vous avez un aperçu relativement complet des leviers que vous pouvez actionner, que diriez-vous de vous essayer à la modernisation d’un grand mythe littéraire ? Voire même, si vous choisissez de relever un défi plus ardu encore, à en créer un ?

Parlons-en dans les commentaires !

* Le thriller conspirationniste est un sous-genre du thriller classique. Il est caractérisé par une intrigue où le héros (souvent seul) doit faire face à un groupe d’ennemis très puissant dont il découvre petit à petit l’étendue des pouvoirs (religieux, politiques, financier…).

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